Voici une histoire d'humour " qui déchire ", pour les amateurs de bêtises en tout genre, de courses-poursuites décoiffantes, de trios infernaux... A partir de 9 - 10 ans.

 

CalamitiX_amazon

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Sujet : Les CalamitiX-men, ainsi surnommés par leurs camarades de classe, sont trois collégiens qui ne font que provoquer des catastrophes. En voulant se filmer dans une situation amusante pour passer dans une émission de télévision, ils mettent à jour malgré eux une affaire d'espionnage international. Pour se tirer de ce mauvais pas, leur seule solution est de provoquer des catastrophes...

Commentaire : On connaissait Arthur Ténor pour sa série du "Félin", on le découvre ici dans un roman comique où les gags les plus invraisemblables s'enchainent. Nos trois héros maladroits ne cessent de se mettre dans des situations abracadabrantes; ils en font parfois un peu trop mais sont attachants et leur devise inspirée des trois mousquetaires " un pour trois, trois pour un" trouve ici tout son sens : on ne laisse pas un ami dans une situation difficile

Présentation de l'éditeur
Ce sont trois garçons très ordinaires... En apparence seulement, car ils disposent d'une fabuleuse capacité à provoquer des catastrophes. Cette fois, ils ont fait fort, trop tort ! En réalisant l'une de leurs idées géniales, ils mettent les pieds dans le plat d'une sombre affaire d'espionnage international... Et leur seule chance de s'en sortir, c'est justement... de provoquer des catastrophes...

Si vous souhaitez acquérir cet ouvrage, voici les références, et le lien indispensable (la commande arrive directement chez l'éditeur qui vous envoi le livre par courrier postal)

  • Broché: 122 pages
  • Editeur : Editions du Léopard Masqué (29 novembre 2005) 
  • Prix : 7, 80 euros
  • Lien pour commander : contact@leopardmasque.com

Les trois premiers chapitres :

1

Un lundi au collège

 

 

 

         Ils sont tous les trois nés un vendredi 13. C'est peut-être ce qui explique leurs calamiteuses particularités. Séparément, ils ne sont que dangereux, mais lorsqu'ils sont ensemble, tout peut arriver... TOUT ! C'est pourquoi leurs camarades de classe les ont surnommés les CalamitiX-men.

            Celui qui se présente à l'instant à l'entrée du collège s'appelle Jordan Museau, surnom ÉlectroniX-man (qu'il s'est lui-même attribué). Cet adolescent de treize ans, roux aux yeux verts, est un génie des sciences et techniques... foireuses. Mais un vrai génie ! Ainsi arrive-t-il ce matin avec son nouveau scooter « super-boosté », le précédent ayant explosé à un carrefour. Cette fois, le carburant révolutionnaire qu'il utilise paraît au point puisqu'il ne jaillit plus au bout du pot d'échappement, par intermittence, que des flammes d'un mètre. Ce nouveau modèle est par ailleurs équipé d'une marche arrière très pratique si on veut... pour le cas où... en vérité, Jordan ne sait pas encore à quelle occasion cette ingénieuse option se révélera utile. Mais elle existe et a le mérite de fonctionner. Il sait cependant déjà qu'il ne devra en user qu'avec modération, car lors des premiers essais, hier dimanche, il a pulvérisé la porte du garage.

            Alors qu'il descend de son engin pour franchir la grille du collège, l'un de ses copains de classe lui lance de loin :

            – Salut, Jordan, ça boume !

            Le petit génie des scooters répond à l'interpellation un peu moqueuse d'un signe de tête, assorti d'un vague sourire grimaçant. Il franchit moteur coupé la grille du collège, puis pousse son engin jusqu'au préau à cycles. Il y retrouve le seul ami qui le comprenne vraiment, Auguste, dit CatastrophiX-man. Celui-là est un champion des catastrophes en chaîne (d'où son surnom), facilement identifiable suivant les jours à ses bleus, ses écorchures,  ses vêtements tachés ou ses cheveux grillés.

            Jordan le découvre en train de se battre avec son V.T.T., dont la chaîne a sauté juste avant d'entrer sous l'abri. La roue arrière est crevée et celle de l'avant fortement voilée.

            – Ça va, Auguste, rien de cassé aujourd'hui ?

            – Oh, bonjour, Jordan. Heu... non, juste ma biscotte dans mon chocolat.

            – Super ! C'est une journée qui s'annonce bien, en somme.

            – Oui, oui.

            Auguste est ce qu'on appelle un petit-à-lunettes, très myope, ce qui ne favorise pas la précision de ses gestes. 

            – Ce matin, on risque d'avoir une interro de maths, déclare Jordan en lui remettant en place d'un geste habile sa chaîne de vélo. Tu as révisé ?

            – Oui... enfin non. Hier soir, j'ai mis le feu à mon livre de maths en allumant le gaz.

            – Je vois. Tu l'as trop approché de la flamme.

            – Heu... non. En fait, ma mère m'a demandé de mettre de l'eau à chauffer pour les œufs et  comme je révisais en même temps, j'ai pas vu que mon allumette n'avait pas allumé le gaz... Heureusement, je m'en suis aperçu vite ! s'exclame-t-il comme s'il se défendait devant sa mère.

            – Et tu as craqué une autre allumette ? suppose son copain.

            CatastrophiX-man acquiesce tristement de la tête (son épaule droite remonte brusquement jusqu'à l'oreille. C'est là son tic le moins dérangeant). Jordan lui donne une tape réconfortante dans le dos.

            – T'inquiète pas vieux frère, je t'aiderai pour l'interro.

            – En morse ? L'autre jour on s'est fait prendre...

            – Oui, mais cette fois, je ne taperai pas avec le crayon sur la table.

            – Ah ? Comment alors ?

            – Par prouts !

            Devant l'air ahuri de son copain, Jordan éclate de rire.

            – Mais non, patate ! Par clignements de paupières. À droite, ce sera les traits, à gauche les points.

            – Ah ouais, génial ! Toujours aussi malin, hein !

            Jordan n'acquiesce pas, mais il adore ce genre de compliment. Ils quittent le garage pour gagner la cour où, comme chaque matin, les élèves se rassemblent par petits groupes.

            – Hello, les boys ! lance soudain une voix familière derrière eux.

            Ils se retournent et accueillent avec le sourire le troisième larron du trio calamiteux, Sami Kaki, Simplex-CompliX-man pour ses deux compagnons d'infortune, « Tous-aux-abris » pour ses camarades de classe, « l'extraterrestre intellectuel » pour le professeur de français. Il faut dire que cet élève ne comprend rien comme les autres, ce qui le rend assez bizarre et provoque souvent de fâcheux malentendus. Par exemple, l'autre jour, il a croisé le principal dans un couloir une minute après le début des cours. « Et alors, monsieur Kaki, on se promène ? » l'a interpellé narquoisement celui qu'on appelle au collège le Patron. Sami a répondu avec son ingénuité naturelle : “ Non, monsieur. Je suis en retard et je me dis que si vous me voyez, vous allez me fiche un avertissement ! Alors, on dira que vous ne m'avez pas vu... hein ? » En guise d'avertissement, il a eu droit directement à une colle... C'est un garçon élancé, aux beaux yeux bleus sans expression et au coup de savate redoutable quand on l'embête.

            – Ça va comme tu veux ? s'enquiert Jordan.

            Sami fronce les sourcils pour décrypter la question.

            – Je m'appelle pas Cometuveu ? fait-il, profondément perplexe.

            – T'inquiète, on dira que ça va, répond pour lui Auguste.

            Les CalamitiX-men se tournent vers le préau où l'on commence à s'apercevoir qu'ils sont réunis, ce qui suscite des murmures d'inquiétude et tire des grimaces d'anxiété. Les trois compères avancent en silence, épaule contre épaule, le regard droit, blindés pour affronter rires, quolibets et avertissements cyniques.

            Finalement, l'accueil n'est pas si pénible, peut-être parce qu'un surveillant se précipite pour leur demander gentiment de se séparer : « Juste au cas où », précise-t-il. Conscients de leur problème et naturellement conciliants, les trois garçons se donnent rendez-vous à plus tard, puis se séparent pour rejoindre chacun un groupe d'élèves.

            Une fois en classe, l'interrogation surprise tombe.

            – Une feuille, la calculette sur la table, silence radio, neurones prêts à crépiter... voici le sujet du jour ! annonce le professeur en agitant un paquet de photocopies.

            Des grommellements et des soupirs font écho à cette nouvelle pourtant attendue de tous. Les CalamitiX-men ont depuis le début de l'année l'obligation de se placer aussi loin que possible les uns des autres. Cela ne facilite pas la communication entre eux, alors qu'ils ont toujours tant de choses à se dire. Jordan a essayé une dizaine de systèmes de communication électroniques, par ondes, infrarouges et même ultrasons... Chaque fois, pour une raison ou une autre, ils se sont fait pincer. Placé au premier rang près de la porte, Auguste jette un regard implorant vers son copain, lequel lui répond en morse : « c-o-u-r-a-g-e, j-e s-u-i-s l-à ». Manque de chance, un autre garçon repère leur manège et ne peut s'empêcher de pouffer. Le professeur s'arrête de distribuer les sujets du devoir pour observer la transmission du message entre les deux petits malins. Cela dure un petit moment, car transmettre « courage petit » en morse, cela prend un certain temps.

            – Monsieur Jordan aurait-il reniflé de la poudre à tics ? demande-t-il, une fois le morse-mail terminé.

            L'interpellé sursaute et la classe éclate de rire.

            – Non, monsieur, j'ai juste une poussière dans l'œil... enfin dans les yeux.

            Sami, toujours prompt à défendre un frère de malheur en difficulté, s'exclame la main sur le cœur :

            – C'est vrai m'sieur, je suis témoin, je les ai vues entrer !

            Le professeur soupire, mais prévient que s'il voit encore un clignement de paupière, ce sera l'expulsion « en un clin d'œil », ajoute-t-il, ironique.

            Pour Auguste, l'interrogation écrite commence bien mal. En ouvrant sa trousse, il constate qu'un de ses stylos a fui, souillant d'encre bleue ses autres fournitures. Il se lance dans l'opération de nettoyage avec son mouchoir, mais elle se révèle rapidement désastreuse. Pour faire court, en trois minutes trente-deux secondes, il s'en met plein les doigts et la figure, il tache sa feuille et les questions du devoir, sa trousse bascule dans le vide. En la ramassant, il se cogne la tête contre sa table. Ce n'est pas encore terminé, mais il y a de l'espoir car sa voisine vient à son secours.

            Son acolyte Simplex-CompliX-man est plongé, pour sa part, dans la plus grande perplexité, non point à cause de la difficulté de l'exercice, mais d'une mouche qui a eu la malencontreuse idée de se poser sur le polycopié et sur laquelle, dans un geste d'une remarquable vivacité, il a abattu un couvercle de boîte à bonbons. Son problème tient en une équation simple : s'il l'ôte, l'insecte va s'échapper. S'il le laisse, il ne peut plus lire une partie de l'énoncé de l'interrogation écrite. Tant qu'une autre solution n'aura pas effleuré son esprit compliqué, par exemple le faire glisser, il risque de rester ainsi, indécis, à écouter les vrombissements de protestation de la mouche sous la cloche de plastique.

            Quant à Jordan, après une dizaine de minutes de rédaction effrénée, langue au coin des lèvres, penché tel un moine enlumineur sur son ouvrage, il a terminé et devrait obtenir une note comprise entre 19 et 20. Le contrôle devant durer une heure, il lui reste donc cinquante minutes à tuer. Cela ne l'inquiète pas, car dans les circonvolutions de son cerveau, il a entreposé un demi milliard d'idées, plus ou moins farfelues, à mettre au point. Ce matin, l'une d'elles s'impose sur toutes les autres.

            Le nez en l'air, le regard perdu par la fenêtre, sa mécanique cérébrale fonctionne à plein régime. Ce qui en résulte est une stratégie à mettre en œuvre avec ses acolytes, Auguste et Sami, qui devrait les rendre riches et télévisuellement célèbres... sauf catastrophe.

 


2

Caméra catastrophe

 

 

 

         À la récréation, pour pouvoir discuter ensemble sans provoquer la panique générale, les CalamitiX-men ont l'habitude de se réunir aux toilettes, tous les trois enfermés dans la même cabine. C'est Jordan qui a demandé cette réunion au sommet, autrement appelée « pipiroom-show ».

            – Mes amis, commence ÉlectroniX-man à voix basse, j'ai eu une idée géniale...

            – Génial ! s'exclame Sami.

            – Exactement. Nous allons devenir riches et célèbres !

            – Super ! lance Auguste sur un ton désabusé. Ça fait longtemps que j'en rêve. Et comment tu comptes t'y prendre ? En pillant la caisse du foyer du collège ?

            Jordan hausse les épaules.

            – Mon père m'a offert pour mon anniversaire une caméra numérique, explique-t-il avec sérieux. Je l'ai un peu transformée, mais c'est pas le sujet. Avec elle, nous allons tourner quelque part dans Paris, un sketch de caméra cachée.

            Ses amis émettent des « hum » dubitatifs signifiant « Très bien, et alors ? »

            – Et ensuite nous enverrons l'enregistrement à l'émission « Gag d'un jour, gag toujours ! » Si on gagne, on empochera les mille euros de la prime et on sera hyper connus.

            – Mille euros divisés par trois, ça fait riche en effet, grommelle Auguste, naturellement pessimiste.

            Simplex-CompliX-man est beaucoup moins sceptique.

            – Ça fait trois cent trente-trois, virgule trois milliards trois cent trente trois millions trois cent trente trois mille trois cent trente-trois euros et des poussières, calcule-t-il. Moi, je trouve ça pas mal.

            – Si je comprends bien, Auguste, elle ne te branche pas, mon idée géniale ? demande Jordan, déçu.

            – Admettons que je marche, répond l'intéressé, ce serait quoi ce sketch ?

            Le sourire revient sur le visage du petit génie. Il passe les bras autour des épaules de ses compagnons, puis tête contre tête leur expose son idée. Sami glousse d'excitation, sans pourtant avoir clairement assimilé le principe de caméra cachée...

            – Et la télé, elle sera où ?

            Auguste, que la vie a durement formé à la prudence, s'interroge :

            – Et qu'est-ce qui se passera si le bébé tombe ?

            – Mais ce sera pas un vrai, banane ! réplique Jordan.

            – Oui, bien sûr... Mais qu'est-ce qui se passera si on renverse une vieille dame ?

            – Dans ce quartier, y'a pas de vieille dame, rien que des vedettes et des milliardaires !

            – Mouin... Et qu'est-ce qui se passera si un milliardaire se casse la figure à cause de ton idée géniale ?

            À bout de nerfs, Jordan empoigne CatastrophiX-man au col et le secoue comme un prunier en grognant :

            – Et qu'est-ce qui se passera si je grille un circuit à cause de tes questions qui m'énervent !

            Sami doit sans doute penser qu'un nouveau jeu vient de commencer, car il empoigne Jordan au jogging et se met à le brimbaler en criant :

            – Et qu'est-ce qu'il gagne celui qui gagne, hein ? Qu'est-ce qu'il gagne ?

            Ils font un tel raffut qu'un surveillant, alerté par un élève, finit par accourir aux toilettes. Il se hisse sur la porte verrouillée afin de regarder ce que font les trois « zozos ». Agrippé par les aisselles en haut du cabinet, il essaie de comprendre la situation, en vain.

            – Vous voulez que je vous aide ? lance-t-il d'un ton menaçant.

            – Non, m'sieur, on joue ! répond Sami.

            Le pipiroom-show s'interrompt là.

 

 

 

            Le mercredi suivant, les CalamitiX se donnent rendez-vous dans une des rues chics de la capitale, devant un magnifique palace dont l'entrée donne sous une galerie en arcade. Un portier en livrée fait le pied de grue devant, prêt à se précipiter sur toute berline ou taxi qui s'arrêterait pour déposer un précieux client. De luxueuses voitures de sport, garées sur un espace de stationnement réservé, signalent qu'ici on ne reçoit que du beau monde, truffé de dollars.

            Les trois comploteurs se retrouvent pour les derniers préparatifs à quelques pas du tourniquet rutilant de l'hôtel. Pour les besoins du sketch « hilarant » qu'ils s'apprêtent à enregistrer, Jordan a équipé une poussette d'un moteur électrique qui actionne les roues arrière. Il a confié la console de téléguidage à Sami, tandis que lui-même filmera de loin avec sa caméra numérique les pitreries d'Auguste. Il se postera sur le même trottoir que celui du palace, à l'affût derrière un des piliers de l'arcade, tandis que Sami et Auguste se tiendront à une trentaine de mètres, à l'angle d'une rue.

            – Pourquoi tu ne te mettrais pas sur le trottoir d'en face ? demande Sami.

            – À cause des voitures qui passent et de celles qui sont garées. J'ai pas encore inventé la caméra qui filme à travers les tôles.

            – Ah bon, pourquoi ?

            Jordan élude la question, car il sait que lorsque son copain Simplex-CompliX-man est parti dans les pourquoi, ils peuvent remonter à la naissance du monde. Il a ainsi dû un jour répondre à l'ultime pourquoi des pourquoi, et il y est arrivé ! Par cette ultime réponse pleine de bon sens : « Pour ». Tout était dit.

            – Auguste, quand je lèverai le pouce, tu fonces vers moi et quand je le baisserai, tu lâches Bébé. On est bien d'accord ?

            CatastrophiX-man remonte ses lunettes rondes sur son nez, se plante au garde à vous et clame avec un salut militaire :

            – À vos ordres, chef !

            – Parfait. Je vais me mettre en position.

            Les minutes suivantes, concentrés et tendus, les piégeurs attendent qu'une belle voiture s'arrête devant l'hôtel ou qu'un gros client en sorte. Cela laisse le temps à Jordan, embusqué derrière son pilier, de remarquer à une centaine de mètres de l'autre côté de la rue une camionnette noire, sans signalétique, dont les vitres arrière sont aussi obscures que la carrosserie. « Ça ferait une super planque d'espionnage », songe-t-il, retenant déjà l'idée pour de futurs sketchs hilarants. Son intérêt pour cet étrange véhicule s'aiguise lorsque tout à coup deux hommes en sortent par une portière coulissante sur le côté droit : lunettes noires, carrure de catcheur, crâne rasé et combinaison de travail verte comme s'il s'agissait de banals plombiers. À l'instinct, Jordan décide de les filmer, tandis qu'ils s'éloignent vers la place au bout de la rue. Mais brusquement, les individus s'engouffrent dans un véhicule d'artisan, sur le toit duquel est fixée une échelle. Celui-ci démarre peu après. Il va faire le tour de la place, puis revient s'immobiliser le long du trottoir, côté palace. Les bustes des deux plombiers-catcheurs se découpent derrière le pare-brise, comme un sinistre présage.

            Voilà qu'une troisième personne quitte la fourgonnette noire ! Cette fois, il s'agit d'une petite vieille portant perruque grise, lunettes à double-foyer et à la main un cabas duquel dépasse une botte de poireaux. « Plus discret, tu meurs », pense Jordan. Son imagination s'emballe : soit ce sont des barbouzes, soit des malfrats... La mémère s'avance au bord de la chaussée, regarde vivement à droite et à gauche, puis soudain traverse la rue, le pied aussi agile qu'une fillette.

            – Alors, ça ! souffle le garçon.

            « Si c'est une mamie, enchaîne-t-il en pensée, alors moi je suis la reine d'Angleterre déguisée en Jordan Museau ! » Au bout de la galerie, prêt à se lancer avec sa poussette comme pour une course de caddies, Auguste agite une main pour signaler que ça bouge du côté de l'hôtel. Effectivement, deux armoires à muscles en costume sombre viennent de sortir du hall d'accueil. Ils se positionnent sur le trottoir tels des chiens de garde aux aguets. Ne manquent que les oreillettes... « Un gros poisson va sortir », se dit Jordan avec excitation, tout en observant au bout de la rue la fourgonnette noire. Car de ce côté-ci aussi ça bouge. Le véhicule déboîte de sa place, puis s'éloigne à faible allure. Il effectue la même manœuvre que la voiture de plombiers, c'est-à-dire le tour de la place, puis se gare et attend.

            Jordan lève le pouce. Aussitôt, Auguste s'élance alors même que la pseudo-mamie aux poireaux passe devant l'hôtel, les épaules affaissées, traînant la misère de son grand âge. Les gorilles ne lui prêtent aucune attention, pas plus qu'au petit à lunettes qui court vers eux en poussant un landau couvert. Sami tient fermement le boîtier de téléguidage, prêt à actionner la manette qui commande la mise en route du moteur électrique.

            – « Si seulement le gros poisson voulait sortir de son aquarium maintenant ? », songe Jordan sans cesser de filmer.

            Comme si le dieu des plaisantins avait entendu sa prière, un petit homme tout de blanc vêtu quitte le palace serrant contre un lui porte-documents noir. Conformément au plan de son metteur en scène ÉlectroniX-man, quelques mètres avant d'atteindre le perron de l'hôtel, Auguste fait semblant de s'entraver en lâchant un juron. La poussette lui échappe des mains et roule seule, téléguidée par Sami.

            – Mon petit frère ! Mon petit frère ! s'écrie Auguste.

            Dès lors, les événements s'enchaînent à une vitesse folle. Les deux gorilles se tournent vers Auguste, en portant d'un même mouvement la main sous leur veste, comme s'ils allaient dégainer une arme. La vieille dame fait volte-face et se redresse, miraculeusement guérie de son arthrose. La voiture de plombier démarre au bout de la rue en émettant un bref crissement de pneus. La poussette roule droit sur le milliardaire qui verdit. Le plus gros des gorilles réagit au quart de tour : il empoigne le petit homme en costume blanc et le soulève pour le ramener à l'abri dans le palace. Le deuxième a tiré un pistolet et se tient prêt à faire feu sur tout ce qui bouge, or tout bouge autour de lui. Auguste, qui a perdu ses lunettes dans sa vraie chute simulée, se relève et entreprend de les chercher... un craquement de verre lui signale qu'il vient de les écraser. Pendant ce temps, le landau a poursuivi sa curieuse trajectoire. La mémé l'évite à la manière d'un toréador. Les plombiers s'arrêtent devant le palace, observent la situation. Effarés, ils se regardent, regardent la scène, se regardent... La fourgonnette noire déboule à toute allure, paraît un instant vouloir s'immobiliser à son tour devant l'hôtel, mais finalement poursuit sa route, comme la poussette qui fonce sur Jordan, au grand affolement de Sami qui ne sait plus comment l'arrêter. Le gorille, genoux fléchis, l'arme au poing, sa grosse tête pivotant en tout sens, cherche vainement à comprendre d'où vient la menace. Jordan, caméra en main, reçoit la poussette dans les tibias.

            – Oyuuuuh ! hulule-t-il.

            Le temps pour lui de faire trois petits tours en rond sur un pied, les plombiers sont partis, le gorille est retourné vers son milliardaire, la petite vieille a repris son chemin cahin-caha...

            Devant le palace, ne reste plus qu'Auguste, déprimé, qui ramasse la monture de ses lunettes, dont un verre gît en miettes sur le trottoir.


3

C'est pas fini !

 

 

 

         Jordan se dit que le sketch du siècle vient de tourner au bide complet. Il rejoint ses camarades, poussant le landau dont le moteur émet encore un ronronnement régulier.

            – On peut retourner se coucher, dit-il d'un air accablé, c'est fichu pour aujourd'hui.

            – Mes lunettes aussi sont fichues, grommelle Auguste. L'était géniale, ton idée, ÉlectroniX-man, génialement foireuse.

            La mine aussi défaite que ses compagnons, Sami tend le boîtier de téléguidage à l'ingénieur en chef.

            – Tiens Je démissionne de mon poste de pilote de poussette.

            – Mouais. Les CalamitiX-men ont encore frappé, soupire Jordan.

            Il jette un regard vers l'entrée du palace et voit à travers la vitre du tourniquet le petit milliardaire parler à ses gardes du corps avec de grands gestes, les pommettes empourprées.

            – Venez, les copains, vaudrait mieux changer de quartier.

            Auguste chausse ses lunettes à un œil.

            – Finalement, avec un seul verre j'y vois pas trop mal, dit-il.

            Dix mètres plus loin, il entre en collision avec un parcmètre...

            – Oh pardon, madame ! 

 

            ...puis un poteau de voirie qui interdit l'accès du trottoir aux voitures...

            – Ouille !

            Pour finir, les lunettes en travers de la figure, il bouscule une dame âgée et son cabas à commissions.

            – Excusez-moi, monsieur... heu, madame...

            Jordan la reconnaît immédiatement, c'est la mamie aux poireaux.

            – Alors, les mioches, on joue à quoi, hein ? s'exclame-t-elle en attrapant CatastrophiX-man par un coude.

            Les trois garçons la considèrent avec stupéfaction. Il faut dire que c'est la première fois qu'ils voient une mémé mal rasée qui s'exprime avec une voix d'homme.

            – À rien, madame, répond Jordan.

            – Bougez pas, va falloir qu'on cause, reprend la vieille.

            Dressée, elle est presque aussi grande que Sami, lequel sourit bêtement, comme souvent en prélude à l'une de ses savantes déductions :

            – Vous, vous êtes une mamie piquée aux hormones.

            La femme lui adresse un regard mauvais, puis lève la main comme pour appeler un taxi. Les puissants neurones de Jordan comprennent en une fraction de seconde qu'il y a du sale quart d'heure dans l'air pour les CalamitiX. Certes, ils sont habitués, mais cette fois c'est du « lourd » par rapport à l'ordinaire.

            – Et puis d'abord, lâchez mon copain ! s'énerve-t-il subitement.

            D'un coup de manchette sur le poignet de la fausse vieille, il parvient à libérer le bras de son copain.

            – Faut se tirer ! s'écrie-t-il en entraînant Auguste qui n'a pas encore saisi toutes les subtilités de la situation.

            La vieille pousse un juron en se tenant la main.

            – Sami, protège nos arrières ! commande Jordan.

            – Bien, capitaine ! acquiesce Simplex-CompliX-man.

            – Holà, les mioches, partez pas comme ça ! proteste la mémé.

            L'instant suivant, elle reçoit le redoutable « coup de tatane » du grand Sami.

            – Ahouuu !

            Neutralisée pour quelques secondes, les jeunes s'enfuient. C'est sans compter sur la fourgonnette noire des malfrats qui les prend en chasse, ponctuant chaque virage d'un interminable crissement de pneus.

            – Qu'est-ce qu'ils nous veulent, ces types ? interroge Auguste.

            Sa manière de courir a toujours beaucoup intrigué ses camarades de classe et ses professeurs d'éducation physique : les genoux qui montent à chaque foulée, le nez haut, les poings serrés... Ils traversent une place, puis s'élancent le long d'une avenue encombrée de voitures. Jordan se retourne.

            – C'est bon, je crois qu'on les a semés, dit-il. On peut souffler.

            Auguste jette à son tour un coup d'œil par dessus son épaule... et embrasse une grosse dame qui part en arrière avec un cri strident. La malheureuse bouscule dans le dos un déménageur chargé d'un pesant carton, qui sort d'un immeuble. Entraîné en avant par son fardeau, l'homme se retrouve sur la chaussée. Une voiture fait un brusque écart pour l'éviter, percute un autre véhicule qui est heurté par un bus qui entre en collision avec une grosse Peugeot qui écorne une camionnette... et ainsi de suite. Les bruits de tôle froissée s'entendent jusqu'au bout de l'avenue. Effaré par le carambolage monstrueux qu'il vient de provoquer, Auguste reste bouche bée. Sami est comme enfoncé jusqu'à la taille dans le trottoir. Quant à Jordan, l'instant de stupeur passé, sa formidable mécanique neuronale se remet en marche pour suggérer :

            – Vous venez, les copains, on a un super film à visionner ?

            – Tu veux dire un super bide, rectifie Sami.

            À cet instant, Jordan aperçoit, qui se faufilent entre les véhicules accidentés, les deux armoires à muscles en combinaison de travail verte, aperçues devant le palace.

            – Sauve qui peut, en voilà d'autres ! s'écrie-t-il. On se sépare ! Rendez-vous ce soir au téléphone.

            Les trois amis détalent chacun dans une direction opposée. Très vite, Jordan constate que lui seul intéresse les inconnus. Tout en tentant de leur échapper, il réfléchit à ce que cela peut signifier et finit par se dire que ce n'est peut-être pas à lui qu'ils en veulent, mais plutôt à sa caméra. Il n'a toutefois pas l'intention de se laisser dépouiller.

            Il s'engouffre dans un grand magasin pensant qu'au milieu de la foule ses poursuivant n'osera pas le racketter. Il se trompe. Les deux types parviennent à le coincer au milieu du rayon bonneterie.

            – Tu nous auras fait courir, sale galopin, lance l'un d'eux, essoufflé, avec un accent belge à couper au couteau.

            – Bon, explique-nous une fois ce que vous fichiez devant l'hôtel tout à l'heure, avec tes petits amis, l'interroge l'autre, tout aussi belge.

            Jordan les considère alternativement, semblant réfléchir avant de répondre. Ils ont tous les deux une grosse tête d'abruti avec une mâchoire carrée et une face de boxeur. Ils se différencient essentiellement par la couleur des yeux, bleu délavé pour l'un, marron pour l'autre. Celui qui lui tient le bras droit paraît moins redoutable que l'autre qui lui serre le gauche avec brutalité. Mais celui de droite est certainement beaucoup plus retors avec ses petits yeux de fouine. Il lui fait penser à un bouledogue mal léché... Les voilà habillés chacun d'un surnom.

            – Alors, t'as avalé ta langue ? s'impatiente la Fouine.

            – Heu... on jouait, répond Jordan.

            Le pauvre est si apeuré qu'il se demande s'il ne va pas faire pipi dans ses baskets. C'est curieusement sa plus grande crainte.

            – Et à quoi, je te prie ? demande le Bouledogue.

            – À la caméra cachée. On voulait participer à l'émission « Gag d'un jour... »

            – « Gag toujours » ! le coupe la Fouine. On connaît, une fois. Eh bien, on dira que c'est nous le gag du jour. Allez, petit, donne ta caméra.

            – C'est mon père qui me l'a offerte pour mon anniversaire ! proteste l'adolescent, prêt à ameuter tout le magasin avec des hurlements de goret.

            Les deux types doivent lire dans ses pensées, car le Bouledogue se penche pour lui susurrer à l'oreille :

            – Si tu cries, on t'arrache la tête et on s'en va avec.

            La Fouine courbe à son tour sa lourde carcasse pour lui murmurer.

            – Mais si tu es gentil mignon tout plein, on se contentera de la disquette d'enregistrement.

            Terrorisé, Jordan acquiesce en hochant vivement la tête et sort sa caméra numérique de la sacoche qu'il porte au cou. D'une pression sur un bouton, il enclenche l'éjection du disque laser.

            – Merci, déclare la Fouine. Maintenant, tu effaces de ta mémoire les deux dernières heures, on est d'accord ?

            – Heu... je peux garder la première demi-heure, parce que comme j'ai appris ma leçon de géo, si j'efface tout je vais me prendre une patate pour l'interro de demain... Ouille !

            Le Bouledogue lui donne une vigoureuse tape derrière le crâne.

            – Tu ne nous as jamais vus, c'est bien enregistré ? dit-il en pointant vers lui un index musclé.

            Sur cette menace, les inconnus plantent là le metteur en scène en herbe, lequel peut enfin se détendre en vidant lentement ses poumons.