Un titre méconnu, mais qui pourtant, je crois, devrait plaire aux amateurs, à la fois de romans à suspense qui carburent à 100 à l'heure et d'Egypte antique.

Horisis

Eugénie a toutes les apparences d’une adolescente ordinaire, sage, réservée, effacée au point d’être invisible. Pourtant, à bien y regarder… Elle a les yeux violets, elle est une surdouée qui a toujours la moyenne dans toutes les matières, elle dispose de capacités physiques de championne olympique multi-sports et par surcroît elle est immensément riche. Dit simplement, elle est une Lara Croft Junior. On peut donc s’attendre, lorsque se produit un événement inouï auquel elle se trouve mêlée, à ce qu’elle révèle sa véritable nature.

Les premiers chapitres...

1

Fabuleuse découverte

 

         – “ Et maintenant, voici les informations présentées par Ahmad Zaraoui ”, annonce le monsieur Météo de la chaîne de télévision libanaise TVL.

            Un globe terrestre stylisé apparaît sur un jingle au rythme soutenu. Concentré, le regard baissé sur ses notes, lissant d'un geste rapide sa moustache noire, le présentateur paraît tout à coup se rendre compte qu'il est à l'antenne. Il lève les yeux et attaque le journal de vingt heures avec le sourire :

            – “ Bonjour à tous. Une bonne nouvelle pour commencer : un archéologue français vient de faire une découverte extraordinaire dans les sables du désert égyptien... ”

            L'homme qui, l'instant d'avant, s'apprêtait à saisir sa tasse de thé posée sur le guéridon à droite de son fauteuil, suspend son geste.

            – “ Après des années de recherches et de prospection, le professeur Jean-Paul Darcier a mis au jour le tombeau d'un pharaon inconnu. En vérité, l'archéologue ne s'attendait pas à une telle découverte. Mais voyez plutôt le reportage de nos envoyés spéciaux en Égypte... ”

            La main immobilisée au-dessus de la tasse se met à frémir. Sur l'écran du téléviseur apparaît l'image d'un vaste désert caillouteux. La caméra tourne, puis zoome sur un groupe de policiers égyptiens, en uniforme blanc et béret noir, qui gardent les abords d'un vaste chantier de fouilles. Un journaliste armé d'un long micro apparaît dans le champ.

            – “ C'est ici, à une dizaine de kilomètres à l'ouest de la célèbre Vallée des rois, que l'archéologue français Jean-Paul Darcier et son équipe, aidés du professeur Okhar du musée du Caire, ont fait ce qui semble être la plus fantastique découverte égyptologique depuis Toutankhamon. Professeur Darcier, est-ce que vous pouvez nous confirmer la nature exceptionnelle de ce tombeau ? ”

            Le reporter tend son micro à un homme vêtu d'une saharienne beige et coiffé d'un chapeau de brousse. Ce dernier, le visage émacié et tanné par le soleil, esquisse un bref sourire avant de répondre :

            – “ Exceptionnelle ? Le mot est faible. Il vaudrait mieux dire fabuleuse, merveilleuse... pharaonique ! Car nous pensons, en fait nous sommes sûrs, d'avoir mis au jour la tombe d'un fils du pharaon maudit Akhenaton, alors que nous étions convaincus jusque là qu'il n'avait eu que six filles. Ce garçon s'appelait Horisis... ”

            La main renverse la tasse qui répand son contenu fumant sur l'épais tapis. Le crâne rasé de l'homme se fige. Le cobra royal tatoué sur son occiput semble lui-même fasciné par cette nouvelle.

***

            Six mois plus tard, dans un collège de l'ouest parisien, un professeur de Lettres rend des copies, tantôt soupirant, tantôt souriant, parfois ironisant :

            – Valentin le plaisantin... J'ai apprécié les jeux de mots, beaucoup moins l'orthographe. Huit !

            L'élève saisit sa feuille, l'air pourtant satisfait. L'enseignant s'arrête devant une jeune fille brune qui garde les yeux baissés. Il semble relire les commentaires qu'il a inscrits sous la note et paraît en éprouver comme un regret.

            – Eugénie, dix. Comme d'hab, serais-je tenté de dire.

            Des garçons pouffent.

            – Votre capacité à vous maintenir à la moyenne est quasi surnaturelle. Il faudra que vous m'expliquiez comment vous faites. Bon... Passons à mademoiselle Sarah.

            La distribution continue, dans l'indifférence pour Eugénie qui a tourné le visage vers les hautes fenêtres vitrées de la classe. Elle rêve en regardant passer les nuages. La sonnerie de fin de cours la ramène brutalement à la vie scolaire. Tranquillement, elle range ses affaires, tandis que ses camarades quittent la salle plus ou moins précipitamment. Une ombre se dessine sur son bureau. Son professeur de français s'est assis sur une table et dévisage son élève avec un air sérieux.

            – Eugénie, je peux vous parler une minute ?

            Elle acquiesce d'un bref sourire. L'enseignant ne parvient pas à soutenir longtemps le regard bleu-violet de la jeune fille, un regard qui intimide même les garçons les plus hardis du collège.

            – Voilà, j'ai... comment dire ? J'ai l'impression que vous ne donnez pas le meilleur de vous-même.

            – Je ferai mieux la prochaine fois, s'excuse l’adolescente.

            – Vous vous accorderez un onze ?

            Elle baisse à nouveau les yeux.

            – Vous savez, il n'y a aucune honte à être ce qu'on appelle une enfant précoce, reprend l’enseignant. Je connais un collège où on accueille des élèves comme vous.

            – Une usine à surdoués, traduit Eugénie.

            – Non, une école adaptée à vos capacités, tout simplement.

            – Je vois. Mais pour le moment, je n'ai pas besoin de ça.

            – Ah ? Et de quoi avez-vous besoin ?

            – De manger ! J'ai une faim de louve !

            Le professeur consulte sa montre qui marque midi cinq.

            – Effectivement, soupire-t-il. Bon appétit. À demain.

            Eugénie se lève. Au moment de sortir de la salle, elle se retourne et lance :

            – La prochaine fois, j'aurai dix-huit ! Promis.

            Et elle s'enfuit en courant. Arrivée au bord de l'escalier qui mène au rez-de-chaussée, elle bondit par-dessus les marches en effectuant un double saut périlleux. Elle atterrit sur ses pieds, mais perd l'équilibre et s'étale sur le palier intermédiaire. Ses fournitures scolaires s'éparpillent sur le carrelage.

Une main secourable l'aide à se relever.

            – Tu t'es fait mal ? demande Valentin.

            – Non, ça va, répond Eugénie

            Elle le dévisage avec inquiétude.

            – Tu m'as vu... ? Je veux dire, faire le... ?

            Elle mime son acrobatie avec l'index.

            – Je t'ai vu t'étaler, oui. T'as raté une marche ?

            Rassurée, elle remercie son camarade et finit de descendre l'escalier, comme une fille normale.

            Pour cette adolescente de treize ans, le mot normal est synonyme d'effort, effort de chaque instant pour être aussi transparente que la plus quelconque des collégiennes. Peine perdue ! La preuve encore lors de cette courte entrevue avec son professeur de français. Eugénie se demande ce qu'elle doit faire pour que chacun de ses gestes, chacune de ses réflexions, sa pensée même, soient normaux, banals, communs, courants, ordinaires... Cette obsession crée chez elle un malaise profond, presque une angoisse. Elle a compris depuis longtemps qu'elle dispose d’un quotient intellectuel largement supérieur à la moyenne. Elle a constaté depuis sa plus tendre enfance qu'elle a des capacités physiques qui feraient pâlir de jalousie les plus sportifs des jeunes de son âge. Elle se rend compte aussi qu'elle dégage une séduction qui trouble jusqu'aux adultes qui croisent son regard, lui-même hors du commun. D'où viennent ces bizarreries psychiques et physiques qui l'obligent à s'isoler du monde ou à lutter pour qu'on ne les remarque pas ? De ses parents ? Elle ne les connaît pas, et pire, elle a compris qu'elle n'a pas le droit de les connaître. Sa mère, qui n'est qu'un souvenir vaporeux teinté de rose, serait morte alors qu'elle n'avait que cinq ans. Son père aurait disparu deux ans plus tôt en Amazonie, ou peut-être au Groenland, ou en Patagonie… Les versions varient suivant l'humeur de son tuteur, l'Oncle Fédère, qu'elle n'a jamais cessé de harceler de questions, sans parvenir à lui faire perdre son incroyable flegme. Ses origines sont donc un mystère, comme sa vie est une misère, bien qu'étant riche à millions, si riche qu'elle pourrait s'acheter... une île déserte ! Oui, ce serait bien une île en plein Pacifique, avec des cocotiers, une longue plage de sable blanc, Oncle Fédère qui continuerait de la protéger, et puis... des livres, des milliers de livres, des centaines de milliers de livres.

            – Eugénie !

            Elle se retourne. Valentin la rattrape en courant alors qu'elle s'apprête à prendre son V.T.T. pour quitter le collège.

            – Tu manges où ? demande le garçon avec un regard insistant, pour ne pas dire suppliant.

            – Chez moi, répond l'adolescente. Et toi ?

            – Ben, ça te dirait de venir avec moi au Quick ?

            Eugénie est si déconcertée par l'invitation, la première a priori sincère qu'on lui ait faite depuis longtemps, qu'elle esquisse un non de la tête sans réaliser l'énormité de sa bêtise. Valentin dissimule sa déception sous un air bienveillant :

            – Bon. Une autre fois alors. Salut. À demain !

            Il s'éloigne rapidement. Eugénie articule faiblement :

            – À demain.

            Sans desserrer les mâchoires de colère elle-même, elle attrape son vélo, sort du collège, grille un stop, puis disparaît au coin de la rue comme une fusée...

 

 

2

Imprudence fatale

 

         La fusée en V.T.T. franchit les grilles d'une vaste propriété, traverse le parc arboré, abandonne son engin au pied d'un large escalier de pierre et claque la porte d'entrée derrière elle. Une fois dans sa chambre, à l'étage, Eugénie s'assoit sur son lit et se met à fulminer contre elle-même :

            – Nouille ! Idiote ! Tarte !

            Elle respire profondément, comme le lui a appris maître Dang, son professeur de Tai-chi Chuan.

            – Bon, on se calme, murmure-t-elle, tu feras mieux la prochaine fois.

            Elle quitte la chambre pour se rendre à la cuisine où elle pense retrouver Oncle Fédère qui prépare le repas. Dans le long couloir, elle s'arrête devant une porte. C'est l'une des pièces interdites de la maison, la chambre de sa mère, a-t-elle fini par apprendre. Comme elle l'a déjà fait mille fois, elle colle un œil à la serrure pour apercevoir toujours la même image, un berceau couvert de poussière et, au fond, des doubles rideaux entrouverts qui laissent filtrer un rai de lumière. Soudain, Eugénie se redresse et lâche :

            – J'ai le droit de savoir !

            Elle se précipite dans une buanderie servant de débarras, sort d'une penderie une caisse qu'elle vide à moitié pour trouver un tournevis. Elle retourne à la porte interdite et commence à dévisser la serrure.

            – As-tu besoin d'aide, Eugénie ? demande une voix à l'accent antillais, dont le timbre grave et doux n'exprime aucune colère.

            L'adolescente sursaute. Elle cache l’outil d'effraction dans son dos, et adresse un sourire embarrassé à la colossale silhouette qui approche :

            – Euh... ben non. Ça va, Oncle Fédère ?

            L'immense noir, chauve et musclé comme un catcheur, se tait. Sur son visage rond se lit de la contrariété.

            – Un jour, je te promets, tu pourras entrer, dit-il. C'est encore trop tôt.

            – Pourquoi, Oncle Fédère ? Pourquoi ? s'écrie Eugénie les yeux pleins de larmes.

            Le colosse soupire. De toute évidence il hésite, comme si l'heure des révélations était proche, si proche que... Pleine d'espoir, Eugénie le fixe, sans rien dire. Enfin, il se décide à rompre le silence :

            – J'ai une bonne nouvelle, nous sommes invités à l'inauguration d'une exposition.

            Eugénie lâche un long soupir de déception.

            – Pas n'importe laquelle, reprend le grand noir. Il s’agit de l'exposition Horisis, au Louvre. Tu sais, ce pharaon... ?

            – Bien sûr ! le coupe-t-elle, avec enthousiasme. On ne parle que de ça, au collège et partout !

            La jeune fille saute au cou de son tuteur qui en rit de bonheur.

            – Oncle Fédère, est-ce que je pourrais proposer à un copain de nous accompagner ?

            Le grand noir dévisage sa jeune protégée suspendue à son cou :

            – Tu as un copain ?

            – En principe, oui, confirme mollement Eugénie, en se laissant retomber sur ses pieds. Il m'a invitée à déjeuner et comme une idiote, j'ai dit non. Mais je vais me rattraper !

            – Il est gentil ?

            – Je crois. Et mignon !

            – Bon, alors ça va. Autorisation accordée. Viens, j'ai préparé du riz créole et de la fricassée de chatrou...

            – Ahou ! Ahouuuu !

***

            Vers quinze heures ce mercredi, dans un quartier de la banlieue sud de Paris, un garçon d'une douzaine d'années lance un défi à deux copains de son âge :

            – Le dernier arrivé paie le ciné !

            Il tourne à fond la poignée d'accélération du scooter qu'il vient d'emprunter sans autorisation à son grand frère. Avant que les autres aient le temps de réagir, il a déjà disparu à l'angle de la rue.

            – Il va se planter, estime l'un des jeunes.

            – Et sans casque, ça va faire mal, prédit l'autre.

            Un crissement de pneus suivi d'un choc sourd retentissent. Les deux camarades se regardent, atterrés d'avoir si vite raison.

            – Allons-y.

            Au feu rouge en bas de la rue, ils retrouvent leur ami étendu sur le bitume, inconscient. Un filet de sang coule de son nez.

            À l'hôpital, le jeune blessé est immédiatement dirigé vers le bloc opératoire. Le diagnostic est lourd : fracture du crâne, hémorragie cérébrale... La mère de l'enfant surgit dans le couloir des urgences, livide, en larmes. Elle est accueillie par un chirurgien qui lui annonce qu'il n'a rien pu faire. Elle s'effondre en poussant un interminable cri de douleur.

            Un peu plus tard, un groupe de quatre hommes en blouse blanche se présente à la morgue de l’hôpital. Ils sont grands, minces, ont le teint basané et le regard acéré d'oiseaux de proie. L'un d'eux pousse un brancard monté sur roulettes. L'individu qui marche en tête, crâne rasé, visage anguleux et inexpressif, aborde un infirmier dans le couloir du service :

            – S'il vous plaît, monsieur, demande-t-il avec un accent libanais très prononcé, la chambre du garçon mort cet après-midi dans un accident ?

            L’homme le dévisage, méfiant.

            – Qui êtes-vous ?

            – Nous venons chercher le corps. Le légiste veut l'examiner avant de le rendre à la famille.

            – Ce n'est pas légal, fait remarquer l'infirmier.

            – Il ne quittera pas l'hôpital, promet l'individu au crâne rasé.

            – Restez-là, je vais voir...

            Vif comme un serpent, l'inconnu saisit d'une main l’homme à la gorge et serre jusqu'à ce qu'il plie les genoux et perde connaissance. Deux de ses sbires le soutiennent, tandis qu'un troisième ouvre une porte donnant sur une chambre où repose le corps d’une personne âgée, en attente de préparation pour être présenté à la famille. Une fois débarrassés de l'infirmier, les faux croque-morts trouvent rapidement ce qu'ils cherchent. Ils enferment le cadavre du garçon dans un sac mortuaire, puis l'emportent sans hâte hors de la morgue. Dans le hall de l'hôpital, une aide-soignante se retourne au passage de cette étrange équipe et remarque le cobra royal tatoué derrière le crâne rasé d’un des individus, le plus inquiétant du groupe.

 

3

Attentat au Louvre

 

         Eugénie est déçue, affreusement déçue : Valentin n'a pas accepté son invitation à l'inauguration. Dans le gros 4X4 que conduit oncle Fédère, l'ambiance est morose. Bras croisés, elle regarde défiler sans les voir les arbres et les piétons de l'avenue des Champs-Élysées.

            – Allons, ne sois pas fâchée, tente de la consoler son oncle, il avait sûrement envie de venir, mais...

            – Il avait encore plus envie d'aller jouer avec ses copains, ironise-t-elle.

            – Il a peut-être été intimidé... comme toi, lui fait remarquer l'Antillais, avec un regard en coin.

            Eugénie paraît se détendre. Elle remet en plis la jolie robe bleue à volants qu'elle a choisi pour faire honneur à son oncle. Lui-même a sorti de la naphtaline une tenue de soirée, avec nœud papillon et boutons de manchette en or.

            – Peut-être, acquiesce-t-elle. Un moment, j'ai cru qu'il allait dire oui. Ça se voyait dans ses yeux. Et puis tout à coup, il s'est rappelé qu'il avait promis à sa sœur de l'accompagner à une teuf...

            – Une quoi ?

            – Une fête... (La jeune fille se rembrunit) Il aurait pu me proposer de venir avec eux, murmure-t-elle.

            – On ne va pas tarder à arriver, annonce son tuteur après un long silence. Je t'ai dit que le président de la République sera là ?

            – Ça me fait une belle jambe, marmonne Eugénie.

            – Tu veux que je te dise ? Moi aussi.

Il lui adresse alors un de ses sourires éclatants qui ont un effet magique sur les humeurs les plus sombres. Eugénie se redresse vivement et dit :

            – Tu sais ce que je vais faire ? (Oncle Fédère fronce les sourcils. Il redoute la réponse.) J'irai lui faire une bise...

            – Ah ! Ah ! Alors moi aussi !

            Ils éclatent de rire.

            Après avoir miraculeusement trouvé à se garer à moins d'un kilomètre du musée du Louvre, Oncle Fédère et sa jeune protégée se présentent sur l'esplanade où se dresse la célèbre pyramide de verre. Eugénie s'immobilise, écarquille les yeux :

            – Mon oncle... Tu vois ce que je vois ?

            – Des tas de gens bien habillés, des gorilles en costume, des policiers en pagaille.

            – Oh, la, la ! Je ne le crois pas, il est venu ! VALENTIN ! s'écrie la jeune fille en saluant à grands gestes un garçon blond-roux en rollers.

            Ils s’élancent l'un vers l'autre.

            – Ce que t'es chouette ! la complimente Valentin avec une moue admirative.

            – Tu peux dire jolie, ça ne me vexera pas, réplique Eugénie. Finalement, tu t'es décidé ?

            – Oui, mais c'était juste. J'ai dû mettre les rollers pour arriver à temps. En voyant tout ce beau monde, je me rends compte que je vais faire tache. Je t'attendrai à la sortie.

            – Quoi ? Sûrement pas ! Je suis une copine personnelle du président de la République et... (Le grand noir se racle la gorge. Eugénie rougit et poursuit : ) et ne t'inquiète pas. Je te conseille juste de ranger tes rollers dans ton sac à dos.

            – C'était prévu.

            Eugénie se frappe soudain le front de la paume :

            – Oh, non ! Oncle Fédère, on a laissé l'invitation de Valentin à la maison.

            Avec un sourire malicieux, le géant tire lentement trois cartons d'invitation de la poche intérieure de sa veste. Eugénie lui saute au cou sous le regard impressionné de Valentin, car elle vient de faire un bond d'un mètre cinquante sans élan.

            Une fois dans le musée, tous trois jouent des coudes pour gagner au plus vite le département des Antiquités égyptiennes où se tient l'exposition Horisis. Oncle Fédère a toutes les peines du monde à ne pas perdre de vue sa « belette », comme il surnomme parfois Eugénie. Finalement, malgré son mètre quatre-vingts quinze et sa vue d'aigle, il se retrouve seul… au milieu de la foule.

            Le clou de l'exposition se dresse au centre d'une vaste salle en longueur, simplement protégé par une rambarde en corde torsadée et des capteurs infrarouge. Cet impressionnant portique trapézoïdal, couvert d'or et d’incrustations en émail bleu, de deux mètres cinquante de haut, subjugue les visiteurs au point qu’il règne autour un silence presque religieux. C’est alors qu’un mouvement se produit dans la foule, qui oblige le colosse à faire de savantes contorsions pour ne pas écraser un pied ou assommer une personnalité d'un coup de coude. Les flashs photographiques crépitent, des cameramen et des porteurs de micro se bousculent pour suivre l'approche d'un groupe de personnages en costume. Une voix se détache des autres :

            – Voici la merveille des merveilles, monsieur le Président !

            Fédère décide de ne plus bouger. Il croise les bras et attend. Invités et journalistes se heurtent à lui comme les flots contre un rocher, si bien qu'il se retrouve aux premières loges pour écouter les commentaires d'un homme au visage buriné et bruni par le soleil. Le président de la République fixe brièvement cet Hercule noir, figé dans une posture de garde nubien, puis reporte son attention sur le monument d'or.

            – Ce cartouche, explique l'archéologue Jean-Paul Darcier en pointant l'index vers le bas du monument, nous apprend que le portique a été baptisé « La porte d'Horisis ». Nous pensons qu'elle symbolisait l'entrée du monde des morts.

            – Intéressant. Et sait-on pourquoi il a été placé dans ce tombeau ? demande le Président en prenant un air pénétré de grand respect.

            – Eh bien, pour vous répondre, il faudrait que nous nous approchions du manuscrit de Thot, une autre merveille... Là-bas, monsieur le Président, indique l'archéologue.

            Aussitôt, les gardes du corps ouvrent la voie vers une vitrine en pupitre, contenant le précieux rouleau de papyrus. À cet instant, une voix de jeune fille interpelle le chef de l'État :

            – Antoine ! Antoine !

            Antoine Lamart se retourne, intrigué. Les yeux écarquillés d’épouvante, Fédère voit sa protégée se faufiler entre deux gardes du corps, puis s'avancer sans la moindre gêne vers le président de la République. La voici qui tend les mains pour l'embrasser, tel un membre de sa famille. Personne n'ose intercepter cette jeune et jolie personne qui paraît connaître si intimement le chef de l'Etat, lequel se livre de bonne grâce à l'affectueuse attention de sa concitoyenne, dans un redoublement de flashs. Oncle Fédère intervient en s'avançant à son tour :

            – Eugénie ! Oh, tu n'as pas honte ?

            – Mais non, laissez, dit le Président avec bienveillance.

            Le géant se penche vers Antoine Lamart pour lui murmurer, ce qui donne l'impression que lui-même l'embrasse :

            – Excusez-la, monsieur le Président, dès qu'elle voit quelqu'un qu'elle aime bien, il faut qu'elle lui fasse une bise.

            Le chef de l'État pardonne, tape amicalement sur l'épaule du géant, puis retourne à son guide. Oncle Fédère attrape sa protégée par un bras pour la gourmander sévèrement :

            – Tu te rends compte, polissonne !

            Pourtant, il a toutes les peines du monde à retenir son envie de sourire. Eugénie joue les innocentes !

            – Ben quoi, dit-elle en adressant un regard en coin à son camarade médusé. Ça n'est pas ce qu'on avait parié ?

            Oncle Fédère soupire. Valentin lève le pouce pour la féliciter et la jeune fille éclate de rire. C’est alors qu’elle remarque un homme, grand et mince, qui passe derrière son oncle. Elle est intriguée par la détermination qu'elle a lue sur son visage hâlé. Elle aperçoit maintenant l'inquiétant tatouage qui orne l'arrière de son crâne rasé : un effrayant cobra royal, en position d'attaque.

            – Donne-moi la main, Eugénie, ordonne Oncle Fédère, et ne me la lâche plus avant la fin de l'inauguration.

            – D'accord. Valentin, donne-moi la tienne. Comme ça, on est sûrs de ne pas se perdre.

            Près de la vitrine présentant le manuscrit de Thot, ainsi que divers objets usuels trouvés dans la tombe d'Horisis, Jean-Paul Darcier explique que ce texte constitue à lui seul un fantastique mystère :

            – Ce sont des chants sacrés, mais dont le sens nous échappe. J’ai personnellement émis l’hypothèse qu’il s’agissait de mélopées sans véritable signification, psalmodiées par les prêtres durant la cérémonie funéraire, et qui n'avaient d'autre but que de créer une sorte d'ambiance vibratoire, si vous voyez ce que je veux dire ?

            – Je vois, répond le Président qui a repris un air pénétré. Et que savez-vous d'autre sur ce jeune pharaon ?

            – Pas grand-chose en vérité, sinon ce qu'en raconte la légende peinte sur les murs de son tombeau...

            L'égyptologue est soudain interrompu par une déflagration provenant d'une pièce voisine. Des cris retentissent. La foule reflue en masse dans la salle du portique. La sécurité présidentielle réagit aussitôt, cernant l'homme d'État d'un rempart de corps. Une seconde explosion se produit, suivie d'un important dégagement de fumée.

            – Un attentat ! hurle une voix dans la foule. Il y a d'autres bombes !

            C'est le début d’un incroyable sauve-qui-peut général. Les gens se marchent les uns sur les autres, les cris se mêlent aux hurlements des sirènes d'alerte. Oncle Fédère enlace les deux adolescents, puis les oblige à s'agenouiller, se transformant en une véritable forteresse.

            – N'ayez pas peur, annonce-t-il, courbé sur les deux jeunes.

            – Mais non, il faut sortir de là ! proteste Valentin.

            – Pas dans la panique, réplique Eugénie. Attendons que la foule ait évacué.

            Une troisième explosion se produit. La salle est maintenant envahie par une âcre fumée brune. On croit même entendre des détonations d'armes à feu.

            – Bon sang, qu'est-ce qui se passe ? s’interroge Valentin, affolé.

            – Rapprochons-nous des fenêtres, propose Oncle Fédère.

            D'autres invités semblent avoir eu la même idée, car des bruits de verre brisé se font entendre. C'est alors qu'Eugénie aperçoit à travers la fumée trois silhouettes qui, loin de fuir, s'acharnent sur la vitrine où est exposé le manuscrit de Thot.

            – Oncle Fédère, regarde ! s'écrie-t-elle.

            – Quoi ?

            – Des types sont en train de voler le papyrus.

            Le géant se retourne, mais il est déjà trop tard. Profitant de la panique, Les malfrats se hâtent vers l'une des sorties où ils se mêlent à la foule paniquée.

            – Vite ! rattrapons-les ! décide Eugénie.

            Sans attendre une approbation, elle se jette dans la cohue. Valentin, talonné par l'Antillais, la rattrape dans l'enfilade de salles de l'aile Richelieu.

            – Ça ne sert à rien ! On n'a pas vu leur tête ! dit-il.

            – Je sais comment les reconnaître, réplique Eugénie. Ne me lâchez pas !

            Ils finissent par se retrouver dans l'immense hall d'accueil sous la pyramide, où résonne le brouhaha d'une foule choquée. À travers les parois de verre apparaît un ciel crépusculaire.

            – Oncle Fédère, prends-moi sur tes épaules, demande Eugénie.

            En deux secondes, la voilà perchée à deux mètres de hauteur, scrutant le flot des invités qui, sans panique excessive, remonte vers la surface par les grands escaliers en spirale. Le Président a probablement été évacué par une autre issue. Elle repère tout à coup une boule de billard basanée au milieu des têtes agitées.

            – Je les vois ! s'exclame-t-elle.

            Elle saute à terre.

            – Oncle Fédère, ouvre-nous la voie.

            Courtoisement, le géant écarte de ses énormes mains les gens qui les précèdent.

            – Sécurité du Président, laissez passer, répète-t-il pour éviter les réactions négatives.

            Une fois sur l'esplanade du Louvre, ils voient quatre hommes s'éloignant d'un pas rapide vers le passage de la rue de Rivoli.

            – Valentin, prête-moi tes rollers, demande Eugénie.

            – Qu'est-ce que tu vas faire ?

            – Devine.

            – Oncle Fédère, on allume les portables. Retournez à la voiture, je vous guiderai.

            Déconcerté, Valentin tente d'interroger le géant :

            – Qu'est-ce qu'elle veut dire ?

            – Que la chasse est ouverte.

            – Pourquoi vous ne prévenez pas les flics ?

            – C'est trop la panique, répond Eugénie tout en chaussant les rollers de son ami. Le temps qu'ils comprennent, les voleurs seront à Tombouctou.

            Elle agrafe au col de sa robe un micro-cravate, relié à un minuscule téléphone portable. Elle compose un numéro, fixe l'appareil à sa ceinture bleu nuit, puis s'équipe d'une oreillette  sans fil. Une sonnerie retentit sous la veste de l'Antillais qui vient à son tour d'ajuster  un écouteur à son oreille.

            – Vous êtes sacrément bien équipés, constate Valentin.

            – Tu m'entends, Oncle Fédère ?

            – Oui. Sois prudente, ma belette. Tu restes à distance et tu respectes bien le code de la route.

            – Bien sûr !

            Elle serre au maximum les rollers de Valentin, car ils lui sont trop grands d’au moins deux pointures. Puis elle s’élance en s’exclamant :

            – À tout de suite !

            Valentin la regarde l'éloigner, abasourdi.

            – Viens, mon garçon, dit Fédère. La voiture est par là...