Voici un roman pour grands ados et adultes un peu passé inaperçu. Le héros s'appelle Arthur Ténor, un homonyme bien sûr de son auteur. Une plongée dans un enfer plus vrai que nature, dans le Paris des années 1980, époque où j'y vivais et m'amusais à explorer les souterrains.

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Passeport pour l'enfer

Arthur Ténor et Natallie

Grasset Jeunesse - Grand format hors collection.

En voici la 4ème de couverture : « La mort du vieil Hans Wagner, quatre lettres aux sinistres héritiers, une énigme posthume menant à un enfer plus vrai que nature… Sillonnant un Paris devenu le théâtre d’une impitoyable et folle course au trésor, poursuivis par d’anciens SS avides d’un funeste héritage, la jolie Mathilde et l’auteur de bandes dessinées Arthur Ténor vont se retrouver piégés dans une mise en scène machiavélique, qui prouvera que « nous tissons nous-mêmes les fils de notre destin » et que « l’enfer sied seul aux damnés, et chasse l’intrus égaré »...

L'histoire :

Un ancien nazi, à l'approche de la mort, est hanté par la peur de la damnation. Pour d'obscures raisons, il décide de donner l'enfer en héritage à ses anciens compagnons d'infamie (trois SS et son épouse ayant tous officié dans les camps d'extermination nazis). Pour cela, il a mis au point un premier piège, dont la clé est une énigme menant « droit en enfer » comme il l'annonce clairement. Pourtant, aucun des héritiers ne se dérobe à une course au trésor qui devrait vite tourner en course à la mort. Mais voilà que s'invitent dans le jeu, bien malgré eux, deux personnages qui sont l'exacte antithèse des monstres qui s'agitent dans cette histoire. La première se retrouve accidentellement détentrice de l'énigme, qui n'est pour elle qu'un obscur mystère sentant fort le soufre. Les concurrents ne vont pas lui ménager les émotions fortes. L'autre, c'est Arthur Ténor, un jeune artiste qui exerce le métier d'explorateur de l'imaginaire, outre celui de  dessinateur de BD. Son entrée dans cette « effarante affaire d'affreux », selon ses propres termes, sera fracassante. Sa présence pourrait être comique si le second piège, conçu par le défunt, n'était autre qu'un véritable enfer, élaboré avec un machiavélisme consommé, pour que chaucun des héritiers reçoive sa part d'héritage maudit. Y échapper est impossible...

Les premiers chapitres :

1 

Mission secrète

         Au crépuscule du 17 mars 1983, Mathilde Legrand reçoit un coup de fil de son sinistre ami Hans Wagner.

            – Viens. S'il te plaît...

            La voix est haletante, la respiration sifflante.

            – Maintenant ? s'inquiète la jeune femme en consultant sa montre qui marque vingt heures.

            – Oui. Je suis à mon cabinet... Fais vite.

            Il raccroche. Mathilde soupire, se disant que cet appel tombe mal puisqu'elle est de corvée de dîner avec son patron et un client important. Mais l'angoisse qu'elle a perçue chez son ami est telle qu'elle se voit mal l'ignorer. Et puis, se dit-elle, en se dépêchant, elle devrait réussir à ne pas être trop en retard. Elle attrape son petit sac à main noir sur la table du salon, se mire brièvement dans la glace du couloir, rafle les clés de son Austin sur la commode, claque la porte et s'élance dans l'escalier telle une Cendrillon des beaux quartiers partant au bal... des vampires, en l'occurrence.

            La jeune femme gare son Austin Mini noire devant un immeuble cossu du septième arrondissement de Paris. Laissant son sac à main dans la voiture, elle court jusqu'au premier étage où l'avocat d'affaires Hans Wagner a aménagé un appartement en cabinet. Avant d'entrer, la jeune femme reprend son souffle. Elle franchit le seuil, l'estomac noué d'appréhension. Le hall d'accueil est plongé dans la pénombre.

            – Hans ! appelle-t-elle doucement, de plus en plus inquiète.

            Poussant la porte, elle découvre son ami rejeté contre le haut dossier de son fauteuil,  une main crispée sur le cœur. Cravate desserrée, en nage et haletant, il grimace de douleur.

            – Mon Dieu, Hans, vous avez une attaque !

            Elle se précipite vers le téléphone posé sur le bureau, mais au moment de décrocher, l'avocat se penche brusquement pour lui saisir la main.

            – C'est inutile.

            – Mais enfin, Hans, laissez-moi appeler les secours.

            – Écoute-moi, Mathilde, s'il te plaît.

            – Je vais vous chercher un verre d'eau.

            – Non ! (L'exclamation fait sursauter la jeune femme.) Non, répète-t-il avec calme, il faut que tu fasses quelque chose pour moi.

            – Je vous écoute.

            Wagner désigne d'un index tremblant un tableau de maître accroché au mur lambrissé.

            – Derrière, il y a mon coffre.

            – Je sais.

            – Va l'ouvrir.

            Hésitante, Mathilde s'approche du tableau. Elle met au jour le panneau carré d'un coffre-fort sur lequel est fixé un boîtier avec un clavier de commande.

            – La combinaison est 1... 9... 4... 5...

            Il semble à chaque chiffre que le mourant glisse un peu plus vers le gouffre. Une fois le coffre ouvert, son amie demande :

            – Et maintenant ?

            – Les enveloppes, prends-les. Les quatre.

            La jeune femme écarte des liasses de billets de banque pour sortir les plis bistres, cachetés à la cire. Sur chacun est inscrit un prénom en rouge : Herbert, Johan, Fritz, Berthe. Ce dernier lui inspire un vif sentiment de crainte. Elle revient vers l'avocat qui grimace un sourire.

            – Mathilde, je ne t'ai jamais rien demandé, reprend-il, mais... je n'ai pas le choix. Tu connais mon notaire, Jacob Cohen ?

            – Oui.

            – Porte-lui ces enveloppes. Remets-les-lui en mains propres. Tu m'entends, Mathilde, en mains propres !

            – En mains propres, j'ai compris. Que contiennent-elles ?

            Un rictus acide déforme le visage de l'avocat.

            – Une méchante plaisanterie, la dernière de ma misérable existence.

            Les yeux fermés, il reste quelques secondes  silencieux, comme s'il goûtait une accalmie dans son supplice.

            – Surtout, Mathilde, que personne n'apprenne que tu as eu ces enveloppes entre les mains, recommande-t-il.

            – Pourquoi ?

            – Ne cherche pas à savoir. C'est une affaire qui ne te concerne pas, qui ne doit pas te concerner ; ta vie serait en danger ! Une fois que tu auras donné ces enveloppes, oublie-les, oublie-moi, oublie tout ce qui me concerne... oublie tout. Tout.

            Il se met à gémir de douleur, et dans les paroles inarticulées qui sortent de sa bouche revient plusieurs fois le mot « oublier ».

            – Il faut vous allonger, dit Mathilde en l'aidant à quitter son fauteuil.

            Il se laisse faire. Une fois étendu sur la moquette, un certain apaisement apparaît sur son visage. Maintenant, la jeune femme se demande ce qu'elle doit faire, partir ou appeler le SAMU.

            – Hans, je vous en prie, laissez-moi appeler un médecin.

            Mais Hans ne peut plus répondre. Ses traits se crispent brusquement et son regard se fige dans une expression d'étonnement inquiet. Peut-être vient-il de voir s'ouvrir les portes de la mort. La jeune femme plaque l'oreille sur la poitrine de l'avocat. Rien. Un instant, elle songe à se précipiter sur le téléphone, mais pour quoi faire ? songe-t-elle. D'ailleurs, elle n'avertira personne de la mort de Hans Wagner, car personne ne doit savoir qu'elle a assisté à ses derniers instants, surtout pas cette affreuse Berthe, l'épouse du défunt. Si elle l'apprenait, s'épouvante la jeune femme, elle serait capable de lui arracher les yeux avec les dents. Et puis, il y a ces enveloppes... Mathilde soupire tout en contemplant le cadavre de cet homme qu'elle a apprécié plutôt qu'aimé, et peut-être sincèrement plaint. Puis elle se lève et quitte le bureau, les plis cachetés sous le bras.

            Une fois sur le palier et la porte du cabinet refermée, elle accélère le pas, se disant qu'elle portera les enveloppes à maître Cohen dès demain matin, à l'ouverture de son étude. Mais non ! c'est impossible, demain elle part pour Monaco... 

            Entre le premier étage et le rez-de-chaussée, elle croise une grande saucisse sèche, au chignon gris, en tailleur Chanel noir. Les deux femmes se dévisagent une demi-seconde ; Mathilde devient livide, l'autre l'est déjà au naturel. Baissant vivement les yeux, elle continue à descendre, les jambes molles, son cœur battant la chamade. Car c'est Berthe Wagner qui vient ainsi de la poignarder du regard. Parvenue au rez-de-chaussée, elle est obligée de s'arrêter quelques secondes pour lutter contre une terrible sensation de vertige. Il faut dire que le portrait que Hans Wagner lui a dressé de son épouse a de quoi faire frémir : « une araignée noire, supérieurement intelligente et cruelle ».

            Une image s'impose soudain à l'esprit de Mathilde. D'une main, elle étouffe un cri. Les yeux écarquillés d'effroi, elle fixe la vieille dame qui entre dans le hall de l'immeuble.

            – Ça ne va pas mademoiselle ? s'inquiète cette dernière.

            Mathilde s'enfuit sans répondre. Elle a oublié de refermer le coffre de Hans Wagner !


2 

La galerie des horreurs 

         Au petit matin du 24 mars, sur l'une des grandes avenues chic du huitième arrondissement de Paris, un grand noir des services de voirie de la ville est à pied d'œuvre. De son balai aux branches en plastique vert pomme, il pousse dans l'eau du caniveau les mégots et autres menus déchets jetés par les sagouins de passage. Casque de baladeur sur les oreilles, il se dandine au rythme nonchalant d'un morceau de reggae. La bande arrivant en bout de course, la musique s'arrête. Sans cesser de chantonner, le jeune homme s'assoit sur un banc pour tourner la cassette de son Bob Marley.

            – I want, tatati, ho-o !

            Il replace son appareil dans une poche de sa combinaison verte et reprend sa tâche. Une grosse Volvo noire aux vitres teintées se range brusquement le long du trottoir, lui aspergeant copieusement les jambes.

            – Eh ! Ho ! Ça va pas, mec ! glapit-il en reculant d'un bond.

            Le passager avant du véhicule, un malabar en costume sombre, descend. Ignorant le balayeur mécontent, il ouvre la portière arrière. Le noir en profite pour interpeller le chauffeur :

            – Eh, mec, tu pouvais pas faire attention ? Si je suis un arbre, alors toi t'es un chien ! lance-t-il avec un index accusateur.

            Un énorme type s'extrait de la Volvo. Il enfile le pardessus bleu marine que lui tend son garde du corps. Face adipeuse, mi-chauve, cheveux blonds jaunâtres, il fixe de ses petits yeux porcins la façade d'un des immeubles devant lui.

            – Eh, monsieur, t'as vu ce qu'il a fait, votre chauffeur ? se plaint le grand noir. Je vais me les geler, moi, maintenant !

            Le gros homme le dévisage brièvement, puis se tourne vers son employé :

            – Je n'en ai pas pour longtemps, déclare-t-il avec un fort accent germanique.

            Le molosse acquiesce, puis remonte en voiture tandis que son maître se dirige vers ses affaires. Ce volumineux personnage s'appelle Fritz Stanbär. Cent quinze kilos de viande empoisonnée et pas un gramme d'humanité. C'est un affairiste à l'intelligence perfide, expert en démolition d'empires financiers ou industriels concurrents. On dit qu'il puise l'énergie de sa malveillance dans sa cupidité, en vérité c'est dans la jalousie.

            Vexé de n'avoir pas reçu d'excuses, le balayeur cogne avec le manche de son balai à la vitre du passager avant.

            – Eh mec, ça t'arrive d'être poli ?

            Le carreau opaque descend complètement. Le balayeur se penche. Une main surgit comme la tête d'un cobra, l'empoigne au col, l'attire dans l'habitacle. Dix secondes plus tard, le jeune homme ressort, casque de baladeur en travers de la figure.

            – O.K., mec, ça va ! Faut pas se fâcher, fait-il en s'éloignant.

            Il reprend son ouvrage, ayant perdu l'envie de se dandiner. Une seconde voiture, une Mercedes grise, se gare à quelques mètres derrière la Volvo. Cette fois, le passager descend seul. Bottines de cuir noir impeccablement cirées, costume-cravate strict, il inspire autant la sympathie qu'un parapluie bulgare. La soixantaine largement trépassée, c'est un homme élancé au regard acéré et inexpressif. Cette créature d'origine allemande se nomme Herbert Krüger. Elle met son génie de la manipulation au service d'éminences grises qui souhaitent commercer, manœuvrer, magouiller... pour mieux dominer et s'enrichir. Krüger fut dans sa jeunesse aussi audacieux cambrioleur que les autres affreux de cette histoire. Ce qui, lui, le fait courir n'est pas la jalousie ou l'amour de l'or, mais une haine obsessionnelle de la médiocrité.

            Il tourne les deux glaçons noirs qui lui servent d'yeux vers la Volvo, puis il se penche pour donner un ordre à son chauffeur :

            Gehen Sie dort.  In einer Stunde müßte es beendet werden.

            Gut sehr, Herr Krüger[1].

            Tandis que sa voiture redémarre, l'Allemand se dirige vers la même porte cochère que son adipeux prédécesseur. Le balayeur songe qu'il doit se tenir là une sacrée assemblée de maffiosi. C'est alors qu'il voit débouler du haut de l'avenue une rutilante Chevrolet rouge. Avec un étonnement amusé, il la regarde se ranger devant la Volvo, nez à nez, lui heurtant même légèrement le pare-chocs. Appuyé sur son balai, il observe la suite comme au spectacle. Alors, telle une star de western spaghetti série Z, le conducteur descend de son monstre made in USA. Il porte une veste blanche à rayures rouges sur un gilet de cachemire bordeaux. Sous son menton grassouillet bouffe une cravate de soie écarlate, piquée d'un rubis. Il se dérouille les genoux en esquissant deux flexions. Son pantalon de cuir noir lui moule les cuisses... et le reste. Il est chaussé de Santiags en crocodile et, comme pour achever sa caricature de milliardaire texan, il porte un chapeau blanc à large bord.

            – Chouette, la caisse ! lui lance le balayeur en levant le pouce.

            La remarque tombe comme une mouche dans un plat de lentilles.

            Ce troisième larron s'appelle Johan Brünhart. Ce monument de mauvais goût est aussi raffiné qu'une troupe de légionnaires bourrés et aussi discret qu'une délégation de démons visitant le Vatican. C'est un cracheur de mépris, une sorte de piment ventripotent qui exhale un verbe acerbe. Son présent ignore son passé. Pour lui, le bien et le mal n'existent tout simplement pas et il n'a jamais rien pris au sérieux.

            Il passe un rapide coup de peigne dans sa chevelure corbeau fraîchement teint. Les profonds sillons qui encadrent sa bouche trahissent une notable propension à rire. Pour un peu, il paraîtrait sympathique.

            – Eh ! Classe, les santiags ! lui jette en connaisseur le balayeur, avec un franc et lumineux sourire.

            Johan Brünhart le considère avec une moue de dégoût, puis lâche :

            – Gare ton fion, négro !

            Sur le coup, le jeune homme reste coi, puis il trouve une réplique accompagnée du geste approprié :

            – Tu sais ce qui t'dit, mon fion ?

            Le vieux beau affiche une mine de bouledogue croisant un pékinois. Son interlocuteur gonfle alors sa carcasse d'un mètre quatre-vingt dix, puis fait jouer les articulations de ses épaules. Enfin, il approche. Brünhart préfère s'éloigner, pour franchir à son tour la porte cochère.


3 

Torrides retrouvailles 

         Dans le hall de l'immeuble, Brünhart consulte le panneau sur lequel figure le nom des locataires. Il cherche celui qui l'intéresse et, le trouvant, grimace.

            – Jacob Cohen ! murmure-t-il.

            Avant de monter dans l'ascenseur, il a une hésitation. Il retrouve le sourire en le quittant sur le palier du quatrième, mais le reperd en se plantant devant une porte de bois vernissé sur laquelle est apposée la plaque de cuivre du notaire de Hans Wagner. Le Texan germanique ôte son chapeau blanc, se passe une paume sur les tempes, remue les épaules, puis presse le bouton de la sonnette. Peu après, l'huisserie claque et s'entrebâille. Une petite femme d'un certain âge dévisage le visiteur d'un air renfrogné.

            – Bonchour, madame ! lance Brünhart en forçant son accent allemand. Che suis Johan Brünhart et ché rendez-fous... !

            – Je sais qui vous êtes. Entrez ! le coupe la femme.

            Elle s'efface en ouvrant le battant. L'Allemand pénètre alors, avec une démarche de baron bavarois, dans un vestibule vieillot et défraîchi. Il y règne une atmosphère avant-guerre fleurant bon les souvenirs de jeunesse. La vieille dame ouvre la porte d'une salle d'attente.

            – Entrez là. Maître Cohen va vous recevoir, dit-elle, lèvres pincées comme si elle avait des problèmes de digestion.

            – Merci, charmante pitite madame ! fait Brünhart avec une raide inclinaison du buste.

            Dans la pièce, éclairée par une haute fenêtre, patientent les deux sinistres personnages arrivés avant lui.

            – Oh, mais que vois-je ? Mes vieux copains Herbert et Fritz !

            Les copains en question ne lui adressent qu'un bref regard agacé.  Brünhart s'installe dans un fauteuil élimé, puis demande :

            – Vous êtes donc invités, vous aussi ? Hé, hé, c'est peut-être le grand jour !

            Herbert reste de glace, Fritz bout. Le front perlé de sueur, ce dernier se lève pour aller ouvrir la fenêtre.

            – Et vous croyez que notre douce Berthe aussi sera de la fête ? demande encore le nouveau venu.

            – La ferme, Johan ! éructe le gros homme. Tu nous saoules avec tes questions.

            Du warst nicht am Begräbnis[2] ? demande alors Herbert Krüger.

            – Pour quoi faire ? Tenir la main de la veuve ? Bah ! fait-il avec un geste de dégoût. Je n'avais aucune envie de respirer le même air qu'elle... ni que vous d'ailleurs. Encore que, avec vous je peux supporter n'importe quelle atmosphère viciée, parce qu'on a toujours été complices, mieux que cela, frères de sang ! (Il éclate de rire.) Franchement, c'est bizarre de se retrouver ici, chez maître... Cohen. Ça ne vous étonne pas, vous ?

            – Comment se fait-il que personne n'ait jamais eu l'idée de t'arracher la langue ? crache Stanbär en se retournant.

            – Parce qu'elle sert toujours à quelque chose, ma langue, réplique Brünhart. Par exemple, dans l'affaire des Libyens, son agitation t'a plutôt été utile, non ? Combien elle t'a rapporté déjà, ma langue ?

            Il échange un regard avec l'austère Krüger et curieusement partage un même sentiment d'anxiété. Tous trois ignorent la raison précise de leur présence en ces lieux, mais ils savent à quel événement passé elle est liée.

            – Bon, il se magne le Jude ! s'impatiente Brünhart.

            Comme en réponse, la petite porte menant au bureau du notaire s'ouvre. La frêle silhouette de la vieille femme se découpe dans l'encadrement.

            – Vous pouvez entrer !

            – Ha, bien ! s'exclame Brünhart en se levant.

            Les trois hommes pénètrent dans une pièce sombre, au parquet luisant et grinçant, embaumant l'encaustique. L'un des murs est couvert de tiroirs de bois chargés de dizaines de dossiers. Derrière un immense bureau se tient un homme chétif qui ne daigne pas se lever pour les accueillir, se contentant de les regarder approcher par-dessus ses lunettes en demi-foyer. Les vestiges grisâtres de sa chevelure, les rides profondes de son front et sa posture voûtée lui donnent une allure de rat de bibliothèque. D'un geste et sans un mot, il invite les Allemands à s'asseoir sur les chaises disposées de part et d'autre d'une grande femme sèche raide comme une gouvernante anglaise. Bouche serrée et fesses pincées, elle ne réagit pas à l'entrée des trois hommes. Les petits yeux du notaire se portent brièvement sur elle, comme pour observer sa réaction.

            – Berthe ! Quelle bonne surprise ! fait Johan. Comment vas-tu ?

            Il ne reçoit aucune réponse.

            À droite du notaire se trouve un gros magnétophone à bande qui intrigue vivement Fritz Stanbär. Le regard acéré d'Herbert Krüger s'intéresse quant à lui au dossier sur lequel le petit homme tient croisées ses mains légèrement tremblantes. Singulièrement mince, il est étiqueté : « Succession Hans WAGNER ». Les yeux rivés sur cette pochette rouge, la femme paraît en maudire le contenu.

            Berthe Wagner n'a sans doute jamais été aussi naturelle que dans son rôle de veuve noire. Dans le film Blanche-Neige, elle aurait eu de la reine amère le profil parfait, de corps et d'esprit. Son époux lui-même la comparait à une engeance arachnéenne douée d'intelligence, capable de tisser autour de ceux ou de celles que sa jalousie morbide avait décidé d'exécrer une destinée funèbre. D'après lui encore, « cette noire chose pensante ne connaît que deux états : le zéro absolu des émotions ou l'embrasement de la haine ».

            Tranchant avec l'atmosphère plombée de cette réunion, Johan Brünhart affecte une attitude gouailleuse. Il sourit, soupire, se gratte... Le voici qui pousse du coude son volumineux voisin, désignant la femme du menton. Fritz Stanbär lui répond d'un haussement d'épaules. Le vieux notaire sort un mouchoir à carreaux pour astiquer nerveusement ses lunettes. Le regard baissé sur le dossier, il se racle la gorge et commence enfin :

            – Madame, messieurs, je vous ai convoqués aujourd'hui suite au décès de M. Hans Wagner. Je ne vais pourtant pas ouvrir devant vous le dossier de sa succession, pour une raison très simple... (Il chausse ses lunettes et lâche dans un souffle : ) aucun de vous n'y est nommé.

            Chacun à leur manière les trois hommes manifestent leur étonnement. Le fanfaron : « Qu'est-ce qu'on fiche là, alors ? », le mastodonte : « Warum ? », le glaçon se contente de froncer les sourcils. La surprise passée, Johan rompt le silence pour lancer à la veuve :

            – Il ne t'a rien laissé, Berthe ?

            – Eh non, répond-elle avec un sourire sulfurique.

            Sans quitter le dossier des yeux, le notaire reprend sur un ton neutre de juriste récitant le code pénal :

            – Vous ne pourrez donc prétendre à aucune part des biens déclarés et disponibles du défunt. Toutefois, celui-ci a instruit un testament parallèle, non officiel, qui concerne un patrimoine... (Il s'interrompt et lève le nez pour profiter pleinement de la réaction de ses interlocuteurs.) un patrimoine secret.

           Le parapluie bulgare réagit aussitôt :

            – Comment un notaire dont on connaît l'intégrité peut-il parler de testament parallèle et de patrimoine secret ?

            – Eh bien, nous dirons que cela complète mon expérience professionnelle. Et puis ce n'est pas le propos, M. Krüger ! s'agace brusquement le notaire en soutenant son regard de glace. Avant d'ouvrir ce testament officieux, que vous en acceptiez ou non les termes, je vous prie de garder une absolue discrétion sur la présente affaire. Ce n'est pas seulement ma responsabilité pénale qui est en jeu, c'est aussi la vôtre. Hans Wagner a fait en sorte d'y veiller, pour notre tranquillité mutuelle. Suis-je clair ? 

            Des trois frères de sang, seul Johan Brünhart acquiesce, avec un sourire et un clin d'œil sans écho de l'autre côté du bureau. Berthe Wagner n'est pour sa part pas encore assez décongelée pour pouvoir esquisser une réaction. Le notaire se remet à astiquer ses lunettes. Bien qu'il paraisse tendu, intérieurement, il jubile.

            – Parfait. Alors voici, poursuit-il. Hans Wagner ne m'a pas confié que le règlement de sa succession. Il m'a aussi fait un récit détaillé de sa vie, notamment sur la période allant de 1936 à 1945, que vous connaissez bien, messieurs, puisque vous étiez ensemble. Je ne vous cache pas que ce que j'ai appris au cours de ces longues heures d'entretien m'a plus d'une fois donné envie de vomir. Paradoxalement, c'est une des raisons qui m'ont poussé à prendre en charge cette succession que je n'hésite pas à qualifier de « maudite ». J'ose espérer qu'elle vous apportera le profit que vous méritez...

            – Épargnez-nous vos commentaires, maître. Venez-en au fait, le coupe sèchement Berthe Wagner.

            – J'y viens, madame. (Le notaire prend une inspiration.) Votre mari a enregistré ses dernières volontés sur ce magnétophone, à votre intention et celle de ces messieurs. Nous allons les écouter. 

            Johan Brünhart montre d'horripilants signes d'excitation. Il se redresse sur son siège, glousse, lisse ses cheveux noir corbeau qui furent en d'autres temps d'un blond arien. 

            – Ach ! Ça y est, enfin nous allons savoir ! se réjouit-il.

[1] «  – Allez-y. Dans une heure, ce devrait être fini.

– Bien, monsieur. »

[2] Tu n'étais pas à l'enterrement ?